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Faut-il être enthousiaste au sortir d’une formation ?

 
 
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Faut-il être enthousiaste au sortir d’une formation ?
par System Administrator, vendredi 17 février 2017, 18:52
 

Faut-il être enthousiaste au sortir d’une formation ?

La réponse à cette question figure à la fin de cet article, mais n’allez pas directement à la fin, vous resteriez sur votre faim.

            J’ai eu la chance d’être témoin indirect d’une excellente action de formation aux techniques de management. Au sortir de cette session, les stagiaires étaient enthousiastes à la découverte de nouveaux outils qu’on leur avait fait découvrir avec talent. C’est rassurant et même flatteur pour le formateur qui, avec modestie et clairvoyance, a prévenu ses stagiaires qu’il ne leur avait pas donné la baguette magique permettant de résoudre tous leurs problèmes sur le terrain.

            Étant moi-même formateur, je partage pleinement cette dernière remarque et mets en garde formateurs et formés sur l’effet « gourou » qui conduirait inévitablement à une grande déception.

            Je propose donc d’analyser un moment clé de cette formation en utilisant des concepts-outils didactiques. Ma démarche sera de donner en parallèle une vision didactique et d’argumenter une réflexion sur la construction de connaissances et de compétences.

            Lors de ce stage aux techniques de management, le formateur a proposé l’activité suivante que j’invite à chercher avant de poursuivre la lecture de l’article .

Une figure est les trois quarts d’un carré.


1.     Proposer un découpage en 2 parties superposables.

2.     Proposer un découpage en 3 parties superposables.

3.     Proposer un découpage en 4 parties superposables.

4.     Une figure est un carré.

Proposer un découpage en 5 parties superposables.

 

Les questions 1 et 2 sont en général rapidement traitées par les stagiaires.
La question 3 pose plus de problèmes et est rarement réussie.

La question 4 est très rarement réussie.

Vous avez sûrement essayé de répondre aux questions. Pour info, la réponse à la question 4 est simplement le découpage en 5 bandes de même largeur.

Alors pourquoi la question 4 est-elle si peu réussie ?

Je renvoie à la lecture des travaux de Jean Julo en didactique et psychologie cognitive sur les énoncés d’une tâche, mais également à ceux de Guy Brousseau ou de Régine Douady.

Les concepts-outils didactiques principaux pour analyser cette situation me semblent être ceux de contrat didactique(1) , de pratiques sociales de référence(2) et de jeux de cadres(3).

Si on pose la question 4 en premier, il y a de grandes chances d’avoir beaucoup plus de réussite, car nos pratiques sociales de références sont souvent liées au fait que le découpage en bandes de mêmes dimensions permet une superposition.
Si on pose la question 4 à la suite des questions 1., 2. Et 3. , alors, on a été conditionné par l’énoncé des questions déjà traitées, car les réponses convenables sont des parties délimitées par des éléments qui s’appuient sur éléments déjà dessinés, des points et des segments. Le contrat didactique s’est donc construit sur cette façon de résoudre l’exercice. Il conditionne fortement la façon de résoudre la question 4.

Le formateur qui a animé cette séance a transposé ensuite cette situation dans le domaine des relations humaines pour être cohérent avec les attentes de ses stagiaires. Son analyse a été la suivante : « La question 4 était pourtant évidente…lorsque l’on voit la solution. Vous auriez sans doute facilement trouvé cette solution si j’avais commencé par la question 4. Cela prouve que la difficulté d’un problème dépend du contexte de la situation. »

Cette conclusion est tout à fait compatible avec celle basée sur les concepts-outils de la didactique.

On peut penser que certains stagiaires ont imaginé qu’il était possible de résoudre plus facilement des problèmes concrets de management, car ils ont manifesté un grand enthousiasme face à cette expérimentation à qui la situation de formation a donné implicitement le statut de modèle(3).

Fallait-il s’enthousiasmer de l’acquisition de ce modèle qui allait servir à mieux comprendre pourquoi on peut être bloqué dans la résolution d’une situation de management problématique ?

Il me semble que la réponse est oui. Mais il me semble aussi que ce n’est pas suffisant, car il ne suffit pas de comprendre que le contexte peut être la source du blocage pour être aidé à sortir du blocage. En effet, le concept de contrat didactique peut éclairer sur le rôle du contexte sur le choix d’une stratégie de résolution d’un problème. De plus, ce que Régine Douady appelle en didactique des mathématiques les jeux de cadres(3) pourrait être un complément extrêmement utile, même en management. Car il peut être utile d’ouvrir de nouveaux cadres pour y transposer le problème ! Enfin, le concept de  Pratiques sociales de références peut aider à comprendre ce qui rend personnels l’interprétation d’une situation problématique  et les choix qui en découlent.

Mais surtout, au risque de réduire l’enthousiasme de découvrir des nouveaux outils théoriques, il faudrait bien admettre qu’acquérir de nouvelles compétences mobilisables dès la fin de la formation  n’est possible qu’avec une expérience importante déjà acquise au moment du blocage. C’est le gage d’une métamorphose de savoir en connaissance, voire en compétence(4).

En conclusion, je dirais qu’en plus de donner des outils théoriques à des stagiaires en formation, il est important de leur faire prendre conscience de tout ce qui permet d’analyser les situations, de comprendre ce qui influe sur les décisions et surtout d’insister sur le rôle fondamental de l’expérience de terrain, véritable fluide permettant que la pompe de la théorie ne tourne pas dans le vide.

Et cela prend beaucoup plus de temps…

Merci d’avance pour vos réactions à cet article.

 

 (1 ) Contrat didactique : Ensemble de règles tacites construites par l’apprenant et évoluant au fil des tâches. L’apprenant utilise le contrat didactique pour essayer de réussir la tâche en satisfaisant les attentes supposées de l’enseignant/ formateur.

(2) Pratiques sociales de référence : Les significations que peut véhiculer un objet de savoir sont étroitement liées à l'utilisation culturelle de ce même objet.

(3) Modèle :  Un modèle scientifique est une représentation simplifiée, et souvent idéale, de la réalité d'un phénomène permettant d'élaborer une théorie plus ou moins précise adhérant aux observations et de prévoir ce qu'il se passerait dans certaines conditions.

(4) Jeux de cadres Les jeux de cadres sont des changements de cadres provoqués à l’initiative de l’enseignant/formateur, à l’occasion de problèmes convenablement choisis, pour faire avancer les phases de recherche et évoluer les conceptions des élèves.

(5) Voir un précédent article sur ma page linkedIn